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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 00:43


Quand la dame entre deux âges, un peu rondouillette, avec l’air de chercher un coin où se cacher, est entrée dans le bureau, j’ai pensé qu’elle avait dû se tromper de porte et qu’elle cherchait sûrement le cabinet du psy qui partageait le palier. Ça arrivait tout le temps.

-          Euh… Bonjour monsieur. Excusez-moi, je… Monsieur Jérôme ?

Ah tiens, non, elle s’était pas trompée.

-          C’est moi, oui, bonjour. On se connaît ?

-          Non, non. Mais c’est le nom sur la porte.

Ah si.

-          Vous cherchez le psy ?

-          J’ai l’air folle ?

-          Non… mais…

-          Je cherche Gigi.

Ah non.

-          Et ben c’est moi.

-          Vous n’êtes pas monsieur Jérôme ?

-          Si, mais on m’appelle JJ. Notez que j’aime pas ça.

-          Ah, pardon. Je… Pourquoi ?

-          Pourquoi JJ, ou pourquoi j’aime pas ?

-          Gigi.

-          Jérôme Jérôme. C’est comme ça que je m’appelle. JJ.

-          Ah ?

-          Oui, c’est une longue histoire.

-          Ah. Bon, ben excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur Jérôme.

-          Vous ne vouliez pas me voir ?

-          Si, non… enfin… c’est-à-dire que je m’attendais à ce que vous soyez une femme. Ginette, Gislaine… Gigi.

-          Ah… oui, euh… Ah ! Cette Gigi là ? Bien sûr, excusez-moi !

La dame m’avait tout l’air d’être une cliente potentielle normale, sans lien avec la pègre ou quelque autre association de malfaiteurs et je tenais pas à la laisser filer sans savoir ce qu’elle voulait. Il me fallait une clientèle fréquentable pour pouvoir me défaire de mes truands habituels et elle, elle voulait une femme, alors je lui donnerais une femme. On allait sûrement trouver un moyen de s’entendre.

-          Elle est… absente… sur le terrain. Une enquête.

-          Ah… mais vous pensez qu’elle… euh…

-          Oui, oui ! Pas de souci. Dites-moi ce qui vous amène, je lui dirai et…

-          Non.

-          Non ?

-          Non je… euh… Pardon, mais je préfère en parler directement avec elle.

-          Ah… bon. Bien… Et bien donnez-moi une adresse et on viendra vous voir dès qu’elle sera de retour. Enfin si ça vous va ?

-          C’est très bien, oui, merci !

 

Bon. Il n’était pas question de me travestir, alors il me fallait une femme qui accepterait de jouer à la détective privée le temps de résoudre l’affaire mystère de la dame ronde. J’aimais pas bien me rappeler au bon souvenir des gens qui se sentaient redevables, je peinais moi-même assez pour me débarrasser des criminels de tous poils avec qui j’étais en dette, mais les principes, ça nourrit pas son homme, hein, et si je voulais pas crever la dalle fallait bien que je bosse. J’ai donc appelé la fille d’Hervé « La trique ». Une chic fille. Elle avait pas eu la vie facile, entre le trottoir et la drogue, et puis y avait eu cette histoire où elle avait dû dessouder son mac qui se trouvait être également son père, mais ça allait mieux depuis et elle trouvait que le mérite m’en revenait. C’est donc elle que j’ai appelée.

-          Jérôme ! Ça fait plaisir de t’entendre !

-          Merci… moi aussi je suis content, mais…

-          Quoi ? Un problème ? Ils ont retrouvé mon père ?

-          Non ! non…

Bon, ça n’allait peut-être pas si bien finalement. Elle avait fait murer l’accès à la cave dans laquelle son père pourrissait, mais manifestement ça ne suffisait pas à sa tranquillité d’esprit. Je lui ai quand même expliqué mon problème. Ça l’a fait marrer. Elle a dit oui.

-          Euh… une dernière chose…

-          Oui ?

-          Il faudrait que tu t’appelles Gigi.

 

***

 

On est arrivés chez la cliente qui habitait une maison coquette avec un petit jardin bien entretenu. Ça sentait le propre sur soi et les patins dans l’entrée. On a sonné et elle a ouvert avec méfiance, en nous adressant un regard presque apeuré.

-          Qu’est-ce que c’est ? Qui êtes… Oh ! Pardon ! Je… Vous… euh…

Elle m’avait remis

-          Bonjour… Je vous amène ma… mon associée, Gigi. Gigi, Madame Bériot, Madame Bériot…

-          Ah ! Formidable ! Vous êtes venus vite, merci ! Entrez, Madame euh… Gigi.

-          Bien je… euh… j’entre aussi ?

-          Non !

-          …

-          Pardon, je veux dire… enfin… vous n’avez pas d’autres enquêtes ?

-          Ah, euh… si, bien sûr, mais…

-          J’aimerais autant ne parler de ça qu’avec… Gigi.

-          Ah. Bien. Bon… ben… Je vais attendre dans la voiture, alors ?

-          Voilà. Merci. C’est très aimable.

Je les ai laissées entre filles… ça sentait l’adultère à plein nez et la bourgeoise devait penser qu’un homme comprendrait pas son problème… Ce que les clients comprenaient jamais, c’est qu’un privé s’en cogne que monsieur s’envoie une jeunette ou un camionneur ou que madame s’adonne aux plaisirs du sado-maso avec ses potes du club de bridge ! Mais bon… au final, je gagnais une cliente et j’avais même pas besoin de l’écouter pleurer, alors je ne m’en sortais pas si mal.

 

***

 

-          Je voudrais que vous m’aidiez à sortir ma fille du pétrin.

-          Oui, oui. Bien sûr ! De quel pétrin s’agit-il ?

-          C’est justement ce que je ne sais pas.

-          Ah. Bien bien… Peut-être que c’est ce vous voulez qu’on vous aide à savoir ?

-          Oui, je… en fait… c’est un peu compliqué.

-          Hm… je vois. Vous n’êtes pas très proches, c’est ça ? Elle ne vous dit rien, fume en cachette, va au planning familial, sort avec…

-          Elle ne sait pas que je suis sa mère.

-          Ah ?

-          Oui… non… c’est… enfin… j’étais jeune, mes parents pas très scrupuleux, ils m’ont fait accepter n’importe quoi et… voilà.

-          Et voilà quoi ?

-          Et bien… Ils ont réussi à me convaincre que c’était mieux pour elle. Ma fille.

-          Ah oui ?

-          …

-          Et pour vous ? Ils ont pensé aussi que c’était mieux ?

Elle a eu un geste comme pour chasser un moucheron, alors que ce souvenir semblait peser  infiniment plus lourd. Elle avait paru gênée jusque là, elle avait soudain l’air affreusement triste et c’est Gigi qui était maintenant gênée.

-          Bon bon… donc vous pensez qu’elle est… dans le pétrin ?

-          Oui. En fait, dès que j’ai pu… m’émanciper, me dédouaner de l’emprise de mes parents, je l’ai recherchée et assez facilement trouvée.

-          Et vous êtes sûre que c’est elle ? Non parce que peut-être…

-          Oui. C’est elle. Je le sais.

-          Ah. Bien… mais elle vous connait ? Je veux dire, elle sait que vous existez ? Enfin je veux dire… elle ne sait pas qui vous êtes ? Que vous êtes sa…

-          Elle n’a jamais cherché à savoir.

-          …

-          Bref. Depuis que je l’ai retrouvée je… comment dire ? Je m’assure qu’elle mène une vie… non… enfin… je…

-          Vous l’observez ? La surveillez ? L’espionnez ?

-          Non, c’est pas… enfin… oui. En quelque sorte. Pour m’assurer qu’elle va bien.

-          Et elle ne va pas bien ?

-          Elle s’est acoquinée depuis quelques mois avec des gens qui ne me font pas bonne impression. Elle a beaucoup maigri. Elle me fait un peu l’effet d’être… comme la petite amie de celui qui ressemble à un genre de chef de bande. Ça se dit toujours, ça ?

-          De quoi donc ? Petite amie ou chef de bande ?

-          Hin hin… les deux je suppose… Bref. Il a des airs de petits coqs, donne des ordres et tripote ma fille sans même la regarder.

-          Alors je dirais plutôt qu’elle est la poule d’un genre de merdaillon, non ?

-          Oui. Enfin… je ne parlerais pas comme ça de ma fille, mais… oui.

-          Et qu’est-ce qui vous inquiète exactement ? C’est de son âge, non ? Elle a quel âge ?

-          Elle a 17 ans. Mais je pense que ces gens se livrent à des activités… malhonnêtes.

-          Ah tiens ? Et de quel genre ? Non, parce que fumer en cachette, par exemple…

-          Non. Non… Je ne sais pas… je n’y connais rien, ce n’est pas mon milieu et encore moins mon métier, mais… Ils ont souvent l’air de ne rien faire. Je n’en ai vu aucun aller régulièrement ni au travail, ni à la fac ni… je ne sais où. Ils ne vont nulle part. Moi j’en ai un, de travail, alors je ne les vois pas tout le temps, bien sûr, mais… Vous verriez leurs voitures et leurs fringues ! Ma fille a même un énorme diamant au doigt…

-          Peut-être des gosses de riches qui…

-          PAS MA FILLE ! ET ELLE N’EST PLUS QU’UN SAC D’OS SAPEE COMME UNE PUTE ET… Et… Pardon.

-          …

-          …

-          C’est rien.

-          Si, c’est quelque chose ! Vous venez gentiment m’aider et…

-          Non. Non, je vous assure, c’est rien. Vous savez, dans le fond, on n’est pas là par gentillesse, hein, quand on y pense… On va surtout s’en occuper parce que vous êtes une cliente.

-          On ?

-          JJ et moi.

-          …

-          Jérôme, là, que vous avez rencontré…

-          Ah ? Vous vous appelez tous les deux Gigi ?

-          Non. Si… enfin c’est une longue histoire.

 

***

 

Dès qu’elle est sortie j’ai fondu sur elle. Plus vite j’aurais connaissance de l’affaire, plus vite elle serait réglée et plus vite je serais payé.

-          Alors ? Un mari volage ?

-          Non.

-          Ah ?

-          T’es déçu ? T’as l’air déçu.

-          Non… pas déçu, non. Etonné. Quoi alors ?

-          C’est à moi qu’elle a confié l’affaire, Jérôme.

-          Arrête tes conneries !

-          Quelles conneries ?

-          Eh ! Je te suis très reconnaissant pour le coup de main, mais c’est moi, le détective, hein… Alors tu me donnes les billes, j’enquête, et une fois l’affaire réglée tu reviens lui filer le rapport et empocher mon chèque.

-          Non.

-          Non ?

-          Non. Elle est perdue, angoissée, désespérée… elle a besoin qu’on l’aide.

-          Oui. Et justement je suis payé pour ça.

-          Je veux bosser avec toi.

-          J’ai pas les moyens de me payer tes services, ma jolie.

-          Je te demande pas de me payer. C’est pas pour l’argent…

-          Non ?

-          J’en manque pas.

Sûr. En tuant son père elle avait non seulement barboté une mallette bourrée de biftons, mais en plus elle s’était retrouvée à la tête d’un hôtel de grand luxe qui devait sans doute lui rapporter un max. Je commençais à craindre le caprice d’enfant gâtée qui voulait jouer les détectives pour tuer le temps.

-          Tu sais, c’est pas si marrant qu’on pense, comme boulot.

-          Marrant ? Tu crois vraiment que t’as la tronche d’un gars qui se marre, Jérôme ? Allons… T’en fais pas, là-dessus, y a pas de méprise possible !

-          …

-          Ecoute… cette femme… peut-être que si quelqu’un avait fait pour moi ce qu’elle essaie de faire pour… bref. Je veux l’aider. T’aider à l’aider. Et c’est non négociable.

-          Sinon ?

-          Je lui dis que t’es le seul JJ de l’histoire, que moi je suis tout sauf détective et je l’adresse à la concurrence.

-          Tu le ferais pas.

-          Tu veux vérifier ?

Non. Je préférais pas. J’avais vu cette nana exploser la cervelle de son père sans ciller alors je me doutais bien qu’elle ferait à peu près tout ce qui était faisable pour me faire céder. Ou couler. Et après tout, qu’est-ce que ça faisait ? Au pire sa compagnie serait agréable, au mieux elle serait même vraiment utile. J’ai évidemment accepté et elle m’a expliqué de quoi il retournait. Son empathie et sa compassion avaient l’air sincères.

 

 

 

A suivre…

 

 

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Published by poupoune - dans JJ
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commentaires

Mrs D 27/01/2010 09:34


Ah! je lis pas dans l'ordre! mais contente justement de découvrir la discussion avec la mère!


poupoune 27/01/2010 14:14


alors en fait cette 1ère 1ère partie a été  assez largement remaniée et reprise (en light) dans l'intégrale... Donc pas de désordre dans ta lecture, c'est juste que j'ai pas bien fait le
ménage.


Walrus 22/01/2010 17:20


Chouette un feuilleton !
Pourvu que ça dure... et que ça avance, quand-même !


poupoune 22/01/2010 19:28


normalement ça ne devrait pas être très long - mais ça devrait avancer, oui !
(cela dit, il y a eu des précédents avec ces personnages... si vraiment l'attente est trop longue... ;o))


Maximus Bob2boB 22/01/2010 14:39


Alors moi en ce qui me concerne j'ai le temps de rien et vous écrivez beaucoup ; alors j'apprécierais que de temps à autre, vous m'arrangiez un ou deux Haïkus. Allez quoi...trois lignes avec la
lune qui brille, ça doit pouvoir se faire non ?


poupoune 22/01/2010 14:45


un reflet de lune
dans une lame affutée
plantée dans ton cou

(faites un effort, maximus... ;o)


stipe 22/01/2010 14:29


on commence à bien s'y faire, à ce JJ. On attend que tu sortes tous les albums reliés cuir !


poupoune 22/01/2010 14:49


je t'en dédicacerai un... mais je vais l'écrire d'abord. Et prendre en compte les remarques de pinailleurs qui trouvent que c'est bien mais pas top ;o))


Chris de Neyr 22/01/2010 14:14


Bien joué le coup du "steuplaît prends ma place pour dépanner" et "du coup, j'prends ta place pour de vrai..."

J'aime beaucoup les dialogues, les silences et les hésitations sonnent remarquablement.(ça ne vous a jamais tenté d'écrire une pièce de théâtre...??)


poupoune 22/01/2010 19:26


c'est marrant, l'idée du théâtre me trotte un peu à l'esprit, ces temps-ci... à coté du p'tit vélo et de l'araignée. Mais pour le moment je laisse trotter ;o)


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