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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 10:39

 

Chaque année je croise les doigts pour que ça ne recommence pas, mais chaque année ça recommence. J’ai beau essayer de me convaincre que ce n’est qu’un sale moment à passer, rien n’y fait : cette espèce de pèlerinage du bout du monde chez ces foutues sorcières reste mon pire calvaire annuel, et pas moyen de m’y soustraire.

Chaque année, c’est à celle qui réussira le plus mauvais coup et chaque année, s’il est difficile d’élire la gagnante, je suis toujours la grande perdante… mais cette fois, j’ai décidé de ne pas me laisser marcher sur les pieds, de rendre coup pour coup et d’en revenir la tête haute !

 

Epreuve numéro 1 : la pique de bienvenue.

A ce petit jeu, la vielle bique est à peu près imbattable. Evidemment, elle a l’avantage de jouer à domicile, mais il faut bien reconnaître quand même qu’elle est sacrément douée. Elle n’utilise que des formules classiques, mais diablement efficaces.

- Bonjour !

- Ah ! Bonjour mon chéri ! Mais…

Silence. Elle pince le nez, fronce les sourcils, se tourne vers moi avec lenteur. Elle va lancer son attaque, mais cette année j’ai prévu la riposte.

- Il a encore maigri. Vous ne lui donnez donc rien à manger ?

- Oh c’est pas ça du tout, belle-maman ! C’est qu’on baise comme des lapins, votre fils est insatiable… alors forcément, avec tout cet exercice, il maigrit !

Et là, la vioque, du tac au tac :

- Et bien encore heureux que vous assumiez votre devoir conjugal, il ne manquerait plus que ça !

Et de rentrer bras dessus bras dessous avec son fiston, le menton haut et le pas rigide, me laissant digérer l’échec sur le paillasson. Bon sang ! Encore une victoire de la vieille carne ! Avec en prime les gros yeux de mon cher et tendre…

 

Epreuve numéro 2 : c’était mieux avant.

Là, les frangines se surpassent toujours. Elles jouent en équipe, faut dire, et elles ne viennent jamais sans accessoires : vieilles photos, jouets que tout le monde croyait perdus mais que ô miracle elles ont retrouvés, cassettes des chansons de leur enfance – et dingue ! devine un peu ce qu’on a dégoté dans un vide grenier ?!! Un magnétophone à cassettes !!! On peut tout écouter comme quand on était petits, c’est pas génial, ça ?

Il va sans dire que le déballage des souvenirs tous plus émouvants et attendrissants les uns que les autres n’a aucunement vocation à me faire partager un peu de leur vie d’avant, mais ne vise qu’à m’en exclure un peu plus chaque fois. A me rappeler que jusqu’à ce que je vienne le leur arracher, leur frère était aimé, épanoui, choyé et heureux dans ce foyer chaleureux qui n’est et ne sera jamais le mien. Connasses.

L’aînée, la revêche, la deuxième maman ou, pire, le substitut de père depuis que celui-ci a foutu le camp :

- Si vous saviez comme la vie était douce ici, avant… (sous-entendu « avant moi »).

La cadette, frigide et pète-sec qui veut à tout prix se faire passer pour une working girl célibattante :

- Ah ça ! Rien ne remplace la douceur du foyer dans lequel on a grandi !

La petite dernière, enfin, bientôt trente ans, mais qui tente toujours d’avoir l’air d’une adolescente, sans doute pour faire oublier son manque d’intelligence, d’ambition, de personnalité… Elle, elle ne dit rien. Jamais. Je me demande d’ailleurs si elle n’est pas un peu attardée, en fait – ce qui ne l’empêche pas d’être aussi mauvaise que les autres. Quand ses sœurs ont conclu la séquence « souvenirs poignants » par de longs soupirs déchirants, elle me lance chaque fois ce même regard, mi-larmoyant, mi-accusateur, pour me rappeler que c’est bien ma faute si leur cher frère est parti loin d’elles. Et ce couillon qui ne dit jamais rien, tout heureux d’être bichonné, comme un coq en pâte au milieu de sa tribu de mégères … Mais pas de ça cette année ! Point de résignation, je rétorque :

- Quel dommage que vous n’ayez pas de vie ! Et aucune de vous n’a… je ne sais pas… un petit ami ? Ça vous détendrait… et ça ferait un peu d’air à votre frère.

J’attendais une réplique cinglante, voire trois – disons deux, pas la peine de compter la demeurée dans la joute verbale – et j’étais prête à batailler, mais au lieu de ça ces pétasses ont joué la scène la plus pathétique de l’année : l’aînée est allée soutenir la mère qui faisait semblant de défaillir, la cadette a sorti sa ventoline – parce que oui, en plus, elle est asthmatique – et la débile s’est mise à sangloter comme un bébé. J’ai songé un instant que j’avais gagné, mais mon crétin de mari n’a pas pu s’empêcher d’intervenir :

- Ça va ? Tu es contente ?

Et de quitter la pièce avec mère courage et les sœurs meurtries, non sans m’adresser un dernier regard lourd de reproche. Un point pour les frangines diaboliques. Et merde ! Deux à zéro déjà pour les sorcières.

 

Epreuve numéro 3 : le repas.

Là, c’est toujours compliqué. Déjà, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que j’ai dans mon assiette et ça me rend nerveuse. Franchement, vu les harpies qui œuvrent en cuisine, j’ai toujours peur de manger du rat malade ou des araignées vivantes et de boire de la bave de crapaud. Si je pose la question en essayant de me montrer polie (« Hm, c’est bon, qu’est-ce que c’est ? ») j’ai immanquablement droit, d’abord, à l’échange de regards de connivence, après quoi l’une ou l’autre de ces garces finit par m’asséner le fameux « Ah ! C’est une recette de famille, ça reste en famille ! ». Alors je ne demande plus et je mange en silence, en espérant que leurs saloperies ne vont pas me rendre malade. Depuis que j’ai cessé de témoigner un quelconque intérêt pour le contenu de mon assiette, elles ont plus de mal à marquer des points. Des points faciles, du moins. Mais cette année, c’est différent. Cette année, je veux me battre.

- Qu’est-ce que vous nous avez préparé de bon ?

- Ah !

Regards complices.

- Ça, c’est un secret de famille !

- Ah oui, il me semblait bien ! Vous n’en avez donc qu’un seul ?

Silence outré.

- Maman adorait ça, elle. Hein papa ?

Acquiescement général, sourires en coin. Et merde ! L’attaque – inattendue parce qu’inédite – de la belle-fille. Qui a ouvert la séquence « rappelons-nous tout le bien qu’on pensait de l’ex qui, elle, avait si bien trouvé sa place dans la famille ! »

Apparemment, tout le monde a oublié qu’elle a demandé le divorce parce qu’elle ne supportait plus l’omniprésence de toutes ces femmes dans la vie de son époux et, conséquemment, la sienne.

Je ne pouvais pas en vouloir à la petite, trop jeune sans doute pour avoir vraiment cherché à marquer ce point-là, mais à cet instant précis je lui en aurais bien collé une quand même. Et si elle n’appartenait peut-être pas encore tout à fait au clan des sorcières, le point n’était de toute façon pas pour moi. Je ne pouvais que m’incliner et accepter la défaite. Et me consoler en me disant que, dès la fin de cette journée, j’aurais toute une année pour rêver du bûcher sur lequel j’aimerais brûler ces furies, et préparer ma revanche pour la prochaine réunion de famille.

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Le tournoi des sorcières ».

 

 


 

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Published by poupoune - dans Les impromptus
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commentaires

Walrus 08/11/2012 21:00

Ah, ce n'est pas hebdomadaire ?

poupoune 09/11/2012 00:25



Ha ha ! (Rire nerveux montant dans les aigus jusqu'à se briser dans un sanglot) : tu veux ma mort ???!!!



rosaannoma 08/11/2012 20:33

Grandiose!

poupoune 09/11/2012 00:24



Mouais... j'en suis tout de même sortie bien piteuse...


Merci !



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