J’avais repéré le mec avant d’entrer dans le métro. Ou plutôt j’avais repéré qu’il m’avait repérée, compte tenu des efforts qu’il avait déployés pour que ses regards appuyés ne puissent en aucun cas m’échapper. J’avais pour ma part probablement déployé autant d’efforts, sinon plus, pour lui signifier mon indifférence. Outre le fait que je ne suis jamais intéressée par les mecs qui te font les yeux doux quand t’es en jupe et qui s’attaquent à la jupe suivante si d’aventure tu n’es pas réceptive à leurs œillades, j’étais avec ma fille, une enfant, donc, et quel genre d’homme faut-il être pour penser qu’une maman accompagnée de sa fille pourra accepter… quoi, d’ailleurs ? Un verre ? Un coup vite fait dans une ruelle ?
Bref.
Je l’ai donc soigneusement ignoré, mais il n’a jugé ni courtois, ni malin d’en rester là et il m’a suivie dans le métro. Il a dû se croire futé quand il m’a doublée, feignant d’étudier le plan devant moi le temps de savoir dans quelle direction j’allais. Mais j’ai moi aussi fait semblant de chercher mon chemin, du coup il a bien dû finir par descendre sur un quai. Manque de bol, c’était le même que moi. Et il est resté en bas des escaliers le temps de s’assurer que j’allais bien le suivre, ce que j’ai donc fini par faire.
Je suis passée devant lui en marquant mon désintérêt avec autant d’insistance qu’il en mettait à marquer son intérêt sans la moindre gêne, tandis que je commençais quant à moi à me sentir de moins en moins à l’aise. D’abord, se faire reluquer pareillement quand on n’est pas déguisée en pute, qu’on n’encourage pas l’importun et qu’on tient la main de son enfant, ça a quelque chose d’affreusement dérangeant. Ensuite, il y a entre un homme de stature normal et une femme seule avec un enfant un rapport de forces qui, manifestement, conférait au malotru une parfaite assurance dans la façon dont il appuyait ses regards d’un sourire en coin indécent.
Je suis allée à l’autre bout du quai, il m’a suivie. A l’arrivée du métro, j’ai tenté de monter dans une autre voiture que lui, sans succès. Il a poussé jusqu’à venir s’asseoir exactement en face de moi, m’obligeant à un effort pour ne pas le voir et croiser son regard. Effort que j’ai fait à chaque fois que j’ai relevé la tête, mais qui n’a servi à rien. D’évidence, il lui fallait un message plus clair pour comprendre que non seulement il ne m’intéressait pas, mais qu’en plus il m’importunait sérieusement.
Mais de quel droit ce genre de connard se permet-il de mettre ainsi mal à l’aise les femmes dans le métro ? Du droit du plus fort ? Du droit qu’il se doutait que je ne ferais pas un scandale en présence de ma fille ? Du droit qu’il savait que si d’aventure j’envisageais malgré tout l’option esclandre, il pourrait toujours jouer les étonnés en me traitant d’hystérique et que ça suffirait à le dédouaner ?
Plus il s’efforçait de faire semblant de ne pas remarquer que je faisais semblant de ne pas le remarquer, plus il m’agaçait. J’étais plus énervée que paniquée, mais il ne devait pas ignorer, il ne pouvait pas ignorer que suivre ainsi une maman et sa petite fille la nuit dans le métro était de nature à leur faire peur. Je suppose même qu’il comptait là-dessus pour se garantir une relative docilité de ma part. Ce qui ne faisait que m’irriter plus encore.
Au moment de ma correspondance, j’ai de nouveau fait semblant de chercher mon chemin, mais cette pauvre manœuvre ne l’a toujours pas convaincu qu’il était temps de nous lâcher la grappe : au contraire, il a attendu sans aucune discrétion que je me décide à choisir mon chemin pour reprendre sa filature, toujours souriant et toujours dans mon champ de vision pour m’empêcher de l’ignorer vraiment. Du coup, je commençais presque à m’inquiéter, quand même. J’ai accéléré le pas et au moment où j’ai bifurqué vers mon quai, il a renoncé. Ce qu’il espérait ne méritait apparemment pas de me suivre n’importe où. Il s’était amusé à me mettre mal à l’aise, à me faire flipper et à faire peser ce que je devais nécessairement percevoir comme une menace sur ma fille et moi et maintenant que je n’allais pas où il voulait, il se cassait.
Putain, faut bien être un homme pour croire qu’on peut en toute impunité jouer avec les nerfs d’une femme comme ça, juste pour son bon plaisir… Sans compter qu’après ça, qui va devoir se demander à chacune de ses sorties un peu tardives si c’est bien prudent, si elle ne ferait pas mieux d’éviter de se mettre en jupe et si ce ne serait pas plus sage de rester devant la télé ? J’étais hors de moi… du coup, c’est moi qui l’ai suivi. Pas pour lui rendre la pareille, il aurait pris ça pour une invitation, lui, sans le moindre doute… Non : je l’ai suivi discrètement. J’ai attendu qu’il monte dans son métro, j’y suis montée aussi et avant qu’il s’aperçoive que c’était moi, j’ai attrapé sa main pour me la coller sur les fesses et la maintenir assez fermement le temps de hurler au pervers à pleins poumons. Avec sa main si bien calée sur mon cul, personne n’a douté une seconde que j’étais bien la victime et pas une de ses fameuses et nombreuses prétendues hystériques. Les femmes se sont mises à hurler à leur tour et les hommes se sont sentis investis d’une mission de mâles protecteurs et sont venus jouer des biscotos et chahuter mon goujat.
Au moment où ça commençait à dégénérer un peu, je les ai laissés à leur juste cause et j’ai quitté le métro pour aller reprendre mon chemin.
pour la bannière à Jérôme, l'homme aux mille talents !
c'est pas moi qui le dis...