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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 23:46

 

J’avais une course rapide à faire entre midi et deux et, alors que j’approchais d’un pas alerte de la sortie, il m’a fallu me prêter à cet exercice délicat et souvent fatal du choix de la caisse à laquelle faire la queue.

J’ai en général le chic pour me diriger spontanément vers celle que la caissière quittera pour aller au fond du magasin, tout au fond – en réserve, peut-être ? – vérifier un prix. Ou celle à laquelle un emmerdeur contestera le prix d’un article au prétexte que sur la brochure, dans sa boîte aux lettres, il était dit que c’était moins cher pour le modèle jaune, et qu’il ne voit pas pourquoi ça ne s’appliquerait pas au bleu. Ou celle à laquelle la dame au gros caddie a oublié sa carte bleue et ferait bien un chèque, mais elle n’a pas de pièce d’identité (en même temps, ça va, ça vous arrive jamais, à vous, de vous mélanger en changeant de sac à main ?). Bref : je vivais cet inévitable instant d’angoisse, au cours duquel j’ai beau essayer toutes les méthodes imaginables – compter les clients, repérer les vieux pour mieux les éviter, évaluer la vivacité apparente de la caissière, … – rien n’y fait : je choisis toujours la mauvaise caisse. Et si d’aventure il m’arrive de vouloir en changer, vous pouvez être sûr que c’est exactement au moment où c’est la caisse voisine qui devient la mauvaise tandis que celle que j’abandonne devient performante. Alors cette fois-ci, j’avais décidé de laisser faire le hasard et je me suis simplement dirigée vers la caisse la plus proche. Un seul client devant moi, pas un mauvais choix. Tout pouvait encore arriver, mais j’avais confiance, jusqu’à ce que j’entende la caissière s’exclamer :

 

-          Ah ! Mais je me disais bien que ta tête me disait quelque chose !

 

Et merde. J’avais la quasi-certitude que les retrouvailles entre vieilles connaissances n’étaient pas compatibles avec un passage rapide en caisse.

 

-          Dingue ! Qu’est-ce que tu deviens ?

 

Je ne prêtais qu’une oreille distraite à ces chaleureux échanges, mon attention tout entière tournée vers les autres caisses en quête de ma solution de repli, quand la suite du dialogue a réussi à me détourner de mon objectif :

 

-          Et comment va Machine ?

-          Elle est morte.

 

Blanc.

 

-          Ah ? Non mais tu déconnes ?

-          Non non, elle est morte y a deux ans.

-          Ah ben merde… désolée… je…

-          Non, c’est rien.

-          Mais… et… et la blonde, là… comment c’était déjà… tu sais, la fille rigolote, là ?

-          Bidule ?

-          C’est ça, Bidule ! Comment elle va ?

-          Ah ben elle est morte aussi.

 

Blanc. Evidemment. La caissière – tout comme moi – a cherché sur le visage de son interlocuteur un signe indiquant qu’il blaguait, mais non… S’en est suivi un bref échange sur les circonstances des décès en question (et je me dois de rendre justice à la caissière et de préciser que, pendant cet échange surréaliste, elle faisait efficacement son travail) et ils ont conclu, au moment de rendre la monnaie :

 

-          Ah ben c’était sympa de te revoir…

-          Oui, ça fait plaisir… à bientôt… et mes condoléances, alors.

 

J’ai tendu mes articles à la caissière avec une mine de circonstance, prête à l’assurer de ma plus sincère compréhension si d’aventure elle omettait de me sourire, mais, très professionnelle, elle m’a saluée poliment, avant de secouer la tête en déclarant, philosophe :

 

-          Le monde est petit, hein !

 

D’aucun l’aurait trouvé plutôt cruel ou injuste… quant à moi, je dois avouer qu’en cet instant précis, et bien que j’en ressente un léger soupçon de honte, je l’ai trouvé plutôt facétieux… mais c’est sans doute parce que ça ne m’a finalement pas fait perdre de temps, sans quoi j’aurais été moins coulante.





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Published by poupoune - dans poupouf
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commentaires

Freud 18/05/2012 09:43

Certains se paient une psychanalyse pour pouvoir parler de la mort. La caissière écoutait gratuitement, mais finissait quand même par prendre l'argent. Le supermarché comme alternative à la
thérapie ?

poupoune 20/05/2012 20:44



Et en plus on rentre avec le dîner ! Un concept à creuser ?!



Walrus 17/05/2012 20:22

Tiens, ça me rappelle une vieille histoire :
http://samedidefi.canalblog.com/archives/2008/08/30/10396742.html

poupoune 20/05/2012 20:42



Tu voulais dire "une histoire de vieille" ? (que j'adore, au passage !) (l'histoire, pas la vieille) (même si je n'ai rien contre les vieilles)



Oncle Dan 17/05/2012 15:43

Cela relève des loi de Murphy, mais une interprétation plus poussée part de l'observation de Zenone :

OBSERVATION DE ZENONE : L'autre file va plus vite.

VARIATION DE O'BRIEN SUR L'OBSERVATION DE ZENONE : Si tu changes de file, celle que tu viens de quitter deviendra alors la plus rapide.

poupoune 20/05/2012 20:35



Où l'on voit bien que le problème n'a pas de solution.



caro_carito 17/05/2012 10:02

ces morts tout proprets... une variante de poupoune presque en douceur...

poupoune 20/05/2012 20:34



Ah ben oui, et en plus j'y suis pour rien, là !



stipe 15/05/2012 10:46

ça me rappelle cet échange véridique déjà entendu :
- et ta femme ?
- ben elle est partie l'hiver dernier
- encore ! t'en fais pas, elle reviendra comme d'hab !
- cette fois, ça m'étonnerait quand même : elle est morte.

poupoune 16/05/2012 00:40



Si ça c'est pas de la facétie de première !



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